Personne ne peut vous faire entrer dans The 50 Best Bars. Pas même un videur ou un chair academy. Le 29 septembre 2026, l'organisation a passé près d'une heure en ligne, dans un remarquable exercice de transparence, à expliquer comment se construit son classement : qui vote, comment, et ce qui ne compte pas. On a tout écouté. Voici ce qu'il faut retenir, avec une idée en tête : voir plus de bars français dans les prochaines éditions.
Une heure pour démonter les mythes
Le format était ouvert à toute la communauté du bar, aux médias et aux professionnels. En face, l'équipe de The 50 Best et trois Academy Chairs : Priyanka Blah, dont la région couvre notamment l'Inde et le Népal, Jakob Sundin pour les pays nordiques et Penelope Vaglini pour l'Italie. Les questions arrivaient en direct dans le chat, et l'organisation les a regroupées par thème.
L'équipe a prévenu d'emblée : pas de grande révélation au programme. Tout ce qui a été dit figure déjà sur le site de l'organisation. Mais entre un règlement publié en ligne et des règles expliquées par ceux qui les appliquent, il y a une différence. C'est elle qui rend l'exercice intéressant.
Premier point, le nom. Le classement mondial ne s'appelle plus The World's 50 Best Bars mais The 50 Best Bars. Il existe depuis 2009. Il a été rejoint par une liste Asie en 2016, une liste Amérique du Nord en 2022, puis une liste Europe, dont la première cérémonie s'est tenue en juin 2026.
Plus de 800 votants, zéro candidature
Le classement repose entièrement sur les votes de l'Academy : plus de 800 professionnels, avec une parité femmes/hommes, répartis en 29 régions. Chaque panel régional se compose d'un tiers de bartenders et propriétaires de bars, d'un tiers de journalistes et formateurs, et d'un tiers d'amateurs de cocktails qui voyagent beaucoup. Au moins 25 % du panel est renouvelé chaque année.
Et personne d'autre ne vote. Ni l'équipe de The 50 Best, ni les partenaires, ni les sponsors. Ces derniers ne connaissent même pas le classement à l'avance : ils le découvrent le soir de la cérémonie, comme tout le monde. Un sponsor peut financer un prix spécial, mais il ignore qui le remporte jusqu'à l'annonce. Les salariés des marques partenaires ne peuvent pas être votants.
Conséquence directe : un bar ne peut pas postuler. Pas de dossier à envoyer, pas de visite de jury, pas de frais d'inscription.
Les Academy Chairs recrutent, ils ne placent pas
C'est sans doute le malentendu le plus répandu. Un Academy Chair n'est pas là pour faire entrer les bars de sa région dans la liste. Sa mission est de recruter des votants crédibles et d'équilibrer son panel. Il ne voit pas les votes de ses votants. Et le rôle est bénévole : chacun a un métier à côté, qui paie le loyer.
Chacun a sa méthode. Priyanka Blah cherche des gens qui jugent un bar dans son ensemble, pas uniquement sur la technique des cocktails ou sur la déco. Elle veut aussi des votants intègres, qui n'utiliseront pas leur statut pour se donner de l'importance. Jakob Sundin, qui gère des panels répartis sur cinq pays, compare l'exercice au travail d'un entraîneur de foot qui compose son onze de départ : un mélange de vétérans et de profils plus jeunes, avec un autre regard. Son critère très concret : des votants qui votent à temps. Pour Penelope Vaglini, tout commence par la confiance. Les personnes qu'elle choisit doivent garder leur rôle confidentiel.
Les trois Chairs ont aussi profité de la conférence pour corriger une attente. On leur demande souvent de visiter chaque nouveau bar de leur région. Priyanka Blah a rappelé que ce n'est ni possible, dans un pays de la taille de l'Inde, ni dans leur mission. Penelope Vaglini, journaliste et éditrice, a insisté sur un point : dans ce rôle, elle doit rester claire avec tout le monde sur le fait qu'elle n'est pas là pour évaluer les bars.
8 bars, 18 mois, une preuve
Le fonctionnement tient en quelques règles :
- Chaque votant classe 8 bars par ordre de préférence.
- Il doit les avoir visités dans les 18 derniers mois, préciser la date de sa visite et fournir une preuve : réservation, ticket ou photo sur place.
- Il peut choisir 5 bars maximum dans son propre pays.
- Il déclare ses conflits d'intérêts en amont. Un vote pour un bar où il travaille, dans lequel il a un intérêt financier ou qui l'a déjà payé est retiré automatiquement.
- Seule compte une expérience vécue dans le bar lui-même. Pas un pop-up, pas un guest shift, pas le restaurant attenant. Le vote porte sur la carte permanente.
Et en cas d'égalité ? L'ordre de préférence départage : le bar qui obtient le plus de premières ou deuxièmes places passe devant. Un ex æquo reste possible, mais l'organisation le dit presque inédit.

Celui qui dit voter ne vote pas
Les votants sont anonymes. Ils n'ont le droit de révéler ni leur statut, ni leurs intentions de vote : pas sur les réseaux, pas à des amis, pas même à leur Academy Chair. Un votant qui se dévoile est exclu définitivement.
D'où une règle simple, formulée par l'organisation : quelqu'un qui affirme être votant ne l'est pas, neuf fois sur dix. Un vrai votant, si on lui pose la question, niera.
Le renouvellement brouille encore les pistes. Un votant sorti du panel n'est pas prévenu : il constate simplement qu'il n'a pas été retenu cette année. Quelqu'un qui « avait tout l'air » d'un votant l'an dernier ne l'est donc peut-être plus.
L'anonymat sert aussi de protection contre les votes coordonnés. Difficile de s'entendre avec d'autres votants quand on ne sait pas qui ils sont.
La règle à connaître
C'est l'évolution la plus récente du règlement, et celle qui devrait intéresser le plus les bars français. Pour entrer au classement, un bar doit avoir reçu au moins un vote venu d'un autre pays que le sien.
L'organisation l'explique par sa vocation : la liste doit donner envie de voyager et refléter un goût international, pas seulement les coups de cœur locaux.
Pour un bar parisien, lyonnais ou bordelais, la conséquence est claire. Les voix du panel français ne suffisent pas. Il faut que des votants étrangers passent la porte, et qu'ils s'en souviennent au moment de choisir leurs huit bars. La question n'est donc pas seulement d'être bon, mais d'être connu au-delà des frontières.
Pas de grille de notation
Qu'est-ce qui fait un bon bar aux yeux de l'Academy ? Il n'y a pas de checklist. L'organisation laisse ce jugement à ses votants et cite plusieurs pistes : la carte, le service, l'ambiance, la créativité de l'équipe, l'identité, la régularité, et le sentiment d'accueil qu'on garde en repartant.
Un point a été répété : on vote pour un lieu et son équipe, pas pour une personne. Un bartender connu peut porter un bar, mais il ne le fera pas entrer seul dans la liste. L'équipe de The 50 Best l'a illustré simplement : un mardi soir sans le patron derrière le comptoir, le service doit être au niveau du samedi soir. Les bars dont le leader est connu y figurent parce que ce leader a su construire une équipe, même réduite à quatre ou cinq personnes.
Guest shifts et press trips : ça compte ou pas ?
C'est la première question posée dans le chat, et sans surprise : pop-up, visibilité RP, voyages de presse influencent-ils le classement ?
Côté règlement, la réponse est nette. Un votant ne peut pas voter pour un bar sur la base d'un guest shift ou d'un pop-up. Du point de vue du vote, ces soirées ne comptent pas.
Côté Academy Chairs, le discours est plus nuancé. Penelope Vaglini mise sur des panels qui dépassent les cercles habituels de l'industrie, pour que le vote repose sur des visites réelles plutôt que sur des invitations. Priyanka Blah, elle, refuse de voir chaque voyage de presse comme une chasse aux votes. Si les votants sont vraiment anonymes, rappelle-t-elle, un press trip monté pour les attirer revient à dépenser beaucoup d'argent sur des suppositions. Elle défend aussi les guest shifts : dans sa région, où beaucoup de bartenders voyagent difficilement, ce sont les bars étrangers qui viennent à eux, et elle a vu la scène progresser grâce à ça.
Jakob Sundin va dans le même sens. Pour lui, un guest shift profite au bar qui reçoit, au bar invité et à la communauté locale. Il rappelle que ce métier est d'abord une affaire de relations humaines.
Et sans budget RP ?
La question est revenue plusieurs fois dans le chat : pour un petit bar indépendant, sans budget marketing, comment arriver sur le radar des votants ?
Priyanka Blah commence par une mise au point. S'il existait un moyen garanti d'y arriver, tout le système perdrait sa crédibilité. Elle rappelle que plusieurs bars de sa région figurent dans la liste sans investir dans les RP ni dans les guest shifts, simplement parce que leurs clients les aiment.
L'équipe de The 50 Best est encore plus directe : pas besoin de budget, il faut surtout être très bon dans ce qu'on fait. Et, reconnaît-elle, le classement n'est pas tout. L'accueil qu'un bar offre à ses clients reste en mémoire bien plus longtemps qu'une place dans une liste.
Les Chairs ont ensuite donné des conseils concrets :
- Soigner ses réseaux sociaux. Pour Penelope Vaglini, c'est l'outil gratuit que tout le monde a en poche. Une communication bien pensée peut attirer des gens sans qu'on sache qu'ils votent.
- Préparer une présentation claire. Penelope Vaglini, qui dirige un média, reçoit beaucoup de sollicitations de petits bars. Ce qui fonctionne : un document qui explique le concept et la carte, avec quelques belles photos.
- Commencer par les bases. Jakob Sundin résume : une salle où l'on se sent bien, des cocktails solides, un bon service. « Ce n'est pas sorcier. »
- Ne pas ouvrir un bar pour entrer dans une liste. Toujours selon Jakob Sundin, l'objectif doit être de défendre sa propre vision du bar. Le bouche-à-oreille de la communauté locale finit par remonter.
Pas dans le classement ? Il y a Discovery
La liste ne dit pas tout. The 50 Best Discovery recense environ 3 500 lieux dans 800 villes, dont beaucoup hors des grandes capitales. On y trouve les bars qui ont reçu des votes sans atteindre le classement : des adresses plus confidentielles, ou d'autres qui ont beaucoup fait parler d'elles il y a quelques années.
Un bar y reste tant qu'il a reçu au moins un vote au cours des deux dernières années. Et la règle du vote étranger ne s'y applique pas. Un bar très apprécié localement, mais peu visité par des voyageurs, peut donc y figurer.
Ce que les Chairs voient bouger
Penelope Vaglini s'appuie sur la liste 51-100, dévoilée quelques jours avant la conférence. Plusieurs bars installés depuis des années y perdent des places, ce qui laisse de la place à d'autres. En Italie, elle cite l'entrée de Naples et de Florence il y a quelques années : un signal que la scène se développe au-delà de Rome et Milan.
Jakob Sundin retient surtout la diversité des formats. Bars d'hôtel, adresses de destination, petits indépendants, bars rattachés à des groupes : selon lui, la liste des bars reste plus accessible que certains classements de restaurants ou d'hôtels, souvent tirés vers le très haut de gamme.
Priyanka Blah observe la même ouverture en Asie, avec des villes secondaires qui gagnent en visibilité. Elle note aussi que les votants célèbrent davantage les bars qui assument une identité locale, plutôt que ceux qui reproduisent ce qui se fait ailleurs.
Dernière question de la session : pourquoi pas de système « Best of the Best », comme pour les restaurants, qui retire du classement les anciens numéros un ? Côté restaurants, le même vainqueur revenait année après année. Côté bars, la liste bouge assez pour que ce ne soit pas nécessaire, estime l'organisation. Elle n'exclut pas de l'introduire si la communauté le demande.
Ce qu'on en retient
Pas de raccourci, pas de candidature, pas de passe-droit. Pour entrer dans The 50 Best Bars, il faut convaincre des votants qu'on ne connaît pas, dont au moins un venu de l'étranger. Pour les bars français, l'enjeu est donc double : tenir un niveau constant, tous les soirs, et se faire connaître au-delà des frontières.
On veut voir plus de bars français dans la prochaine édition. Selon vous, qu'est-ce qui leur manque pour y entrer ?
Source : conférence en ligne The 50 Best Bars du 29 septembre 2026, avec l'équipe The 50 Best et les Academy Chairs Priyanka Blah, Jakob Sundin et Penelope Vaglini. Les propos des intervenants, tenus en anglais, sont traduits et résumés par la rédaction.
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