Avec « Corpus, Les femmes peintes par les femmes », le bar nantais signe une nouvelle carte aussi engagée que sensorielle, où la mixologie dialogue avec l’histoire de l’art et le regard féminin.
Avant d’être un bar, Sœurs Carnage est une narration. Une histoire racontée en deux temps, deux énergies, deux visages d’une même soirée. Avec Corpus, Les femmes peintes par les femmes, le lieu dévoile le second volume de Sœurs, son moment le plus contemplatif, celui où la dégustation prend le temps de la réflexion.
Un femmage liquide à onze peintresses
Corpus s’articule autour de onze peintresses auxquelles l’équipe a choisi de rendre hommage, ou plutôt femmage. Toutes pionnières dans leur domaine, elles ont su imposer leur propre regard, leur propre manière de représenter les corps, défiant l’objectification des femmes longtemps cantonnées au rang d’objets de désir pour le regard masculin. Bien avant que le terme ne s’impose, elles défendaient déjà ce que l’on appelle aujourd’hui le woman gaze.
Longtemps oubliées, marginalisées ou reléguées aux notes de bas de page de l’histoire de l’art, leurs œuvres ressurgissent aujourd’hui, déterrées et célébrées par les mouvements féministes contemporains. Chez Sœurs Carnage, cette résurgence n’est ni académique ni muséale : elle est sensorielle.
Quand la peinture devient saveur
Ici, chaque tableau se traduit en cocktail. Chaque geste pictural devient une texture, chaque intention artistique une palette aromatique. Les recettes ne se contentent pas d’illustrer les œuvres : elles les interprètent. Un spritz floral et mutin inspiré de Gerda Wegener, un long drink orange-menthe à l’énergie fauve, un Manhattan sec et cacao qui parle du temps qui passe, ou encore un cocktail sans alcool aux notes fumées et mystiques, relevé d’huile de CBD.
La démarche est revendiquée : la mixologie est pensée comme une expérimentation culinaire. On y cuisine les liquides, on emprunte à la pâtisserie, à la gastronomie, parfois même à la chimie. Le résultat donne des verres narratifs, précis, parfois déroutants, toujours sensibles.

Représenter toutes les femmes
Corpus affirme aussi une position claire : représenter toutes les femmes. Artistes et modèles racisées, queer et trans occupent une place centrale dans la sélection, réparant symboliquement une invisibilisation historique. L’engagement n’est pas plaqué, il infuse la carte, les textes, les choix d’ingrédients comme les équilibres de saveurs.
Chaque cocktail devient alors un espace d’expression, un geste politique discret mais assumé, où le plaisir n’efface jamais le propos.

Marine BrehinDeux visages, une même soirée
Comme toujours chez Sœurs Carnage, la soirée se vit en deux temps. Jusqu’à 21h30, place à Sœurs : un moment suspendu, propice à la dégustation attentive et à la contemplation. Puis, passé ce seuil, changement de décor. Carnage prend le relais, plus brut, plus festif, plus nocturne. Le menu change, l’énergie aussi.
Un bar-manifeste à Nantes
À Nantes, Sœurs Carnage confirme qu’il est bien plus qu’un bar à cocktails. C’est un lieu où l’on boit des œuvres, où l’on célèbre des héritages longtemps effacés, et où chaque verre raconte une histoire. Une invitation à ralentir, à ressentir — et à lever son verre à celles qui ont peint le monde autrement.

Robine Zvks
