Branca International, le groupe familial milanais qui produit le Fernet-Branca depuis 1845, vient d'investir dans Altr, une startup américaine spécialisée dans la suppression de l'alcool à l'échelle moléculaire. Un signal fort, et plutôt inattendu, venant d'une maison aussi ancrée dans la tradition.
Il y a des investissements qui font hausser un sourcil. Celui-ci en fait lever deux. Branca International, le groupe derrière le Fernet-Branca, l'amaro italien aux 27 plantes et à la fanbase quasi sectaire, a annoncé une prise de participation stratégique dans Altr, une boîte californienne qui développe une technologie de désalcoolisation baptisée Velvet Blade.
Le principe : retirer ou réduire l'éthanol d'une boisson à l'échelle moléculaire, sans toucher à son profil aromatique ni à son identité sensorielle. Autrement dit, on enlève l'alcool, mais on garde l'âme du produit. C'est exactement là que ça devient intéressant, et là où la plupart des technologies existantes se sont jusqu'ici plantées, en cuisant les spiritueux à haute température et en en faisant des versions appauvries d'elles-mêmes.
Pas un virage, un pari sur l'avenir
Niccolò Branca, président du groupe, est clair : ce n'est pas un changement de cap. Le Fernet-Branca à 39° n'est pas près de disparaître des bars, ni des estomacs des bartenders du monde entier. Mais la maison, fidèle à sa devise historique "novare serbando" (innover en préservant), choisit de ne pas rater le train du low & no.
«L'avenir du secteur ne sera pas défini par un choix entre produits alcoolisés et non-alcoolisés, mais par un spectre plus large d'options au sein d'une même culture de la boisson», explique-t-il. En clair : plein pot et low-ABV peuvent cohabiter dans le même univers de marque. Ce n'est pas la fin du whisky, c'est l'arrivée d'un cousin sobre à la même table.
Le marché pousse dans cette direction, qu'on le veuille ou non
Les chiffres donnent une idée de pourquoi une maison aussi traditionnelle que Branca s'intéresse à ce sujet. Selon l'IWSR, les volumes de boissons sans alcool devraient progresser de 36 % entre 2024 et 2029, et la catégorie low & no représenterait 4 milliards de dollars de valeur supplémentaire d'ici 2028, portée en grande partie par la Gen Z, qui consomme moins d'alcool que les générations précédentes, mais qui ne renonce pas pour autant à la ritualité du verre.
Altr a d'ailleurs déjà convaincu d'autres noms sérieux : le tour de table inclut Suntory Global Spirits (oui, le japonais derrière Jim Beam et Maker's Mark) ainsi que Demea, un fonds de private equity français orienté durabilité. Branca vient donc rejoindre une équipe déjà bien garnie.
Ce que ça change (ou pas) pour les pros
Pour les bartenders et les acteurs du circuit on-trade, l'annonce est à surveiller de près. Si la technologie Velvet Blade tient ses promesses, un low-ABV qui préserve vraiment la complexité aromatique du produit original, ça ouvre des perspectives concrètes pour les cartes de cocktails, la gestion des consommateurs en modération, et potentiellement des déclinaisons premium de grandes marques existantes.
Un Fernet-Branca à 10° qui goûte encore le Fernet-Branca ? On n'y est pas encore. Mais si quelqu'un peut y arriver, c'est peut-être bien la maison qui a survécu à la Prohibition en se faisant passer pour un sirop contre la toux.
