Il est minuit. Charles roule vers une prestation quand son téléphone vibre. Panne de batterie. Le camion chargé à rabord, des dizaines de bouteilles, ne redémarrera pas après la soirée. "Je m'en fous", dit-il au dépanneur. "Clairement, je m'en fous. Là, le but c'est que j'arrive à cette presta. Après, on verra." À 35 ans, Charles Jonville a appris une chose : dans l'événementiel, il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions. Cette phrase, il l'a même tatouée sur sa jambe.

16 ans, seul

La scène se passe après 16 ans dans les HLM du 92. Charles se barre de chez lui. Pas de plan B, pas de filet de sécurité. Sa mère ? "Une enfant qui a connu la DASS, peu éduquée à la vie en société" et quand on a vécu ça, il est compliqué d’éduquer sa future progéniture à la vie sociale. Des années plus tard, il découvrira qu'il faut déclarer ses impôts. Personne ne lui a jamais vraiment expliqué.

Il part en apprentissage paysagiste. "Je me disais que ça peut être cool de bosser dehors. Trois ans dans une ambiance sexiste et raciste”. Trois ans à se sentir comme un petit gamin de la ville largué dans une ambiance Chasse, Peche et tradition. "C'était pas trop mon truc."

Alors il enchaîne. Déménageur pendant un an et demi, jusqu'à ce que la boîte coule “ils embauchaient des sans-papiers”. Puis l'intérim à Toulouse. Atelier de soudure, nettoyage de pièces d'avion, montage de cabines pour Airbus. "La seule chose que j'ai pour moi, c'est mes deux bras et mes mains."

Chaque matin, il se réveille avec une boule au ventre. "Qu'est-ce que je vais faire de ma vie ? Genre, tout ce que je fais, je n'aime pas le faire."

Le bar qui change tout

Toulouse, 21 ans. Charles traîne toujours dans le même bar, son QG. Il fait du BMX avec des potes qui bossent là-bas. "C'était les rockstars de la ville. On embauchait jamais sur CV, on cherchait plutôt des gens qui avaient l'ADN du bar dans le sang." Un poste se libère. Son pote l'appelle : "Vas-y, c'est ta chance, je t'ai pistonné. Viens faire tes tests."

16h, rendez-vous d'essai. Le matin même, Charles appelle l'intérim : "Je ne viendrai plus. Salut." La patronne l'aime bien, il a une bonne gueule. Voilà, il est barman.

Pendant trois ans, il profite. Les afters, les sorties en boîte, tout ce que la nuit offre. Mais il remarque quelque chose : les clients le réclament pour ses cocktails."Sachant qu'à l'époque, on était Canadou, Pulco et Havana Blanc."

Un matin, déclic. Il va à la FNAC, achète le Larousse des cocktails. "Je me rends compte qu'en fait, le cocktail, ce n'est pas juste faire un Mojito en 5 secondes." Il apprend à faire des sirops, teste tout au bar. "Je me dis : OK, c'est du sucre et de l'eau ? C'est aussi con que ça de faire un sirop ?"

Et surtout pour la première fois de sa vie, il se réveille sans boule au ventre ! 

Charles Jonville - Les cocktails de Charles

Le bateau et les 500 balles

La Rochelle, quelques années plus tard. Sa future femme, étudiante en droit, veut qu'il sorte de la nuit. Il pose ses valises dans une brasserie, arrête de travailler le soir. "Quand tu quittes le monde de la nuit, tu atterris sur terre. Tu te dis : OK, il y a une vraie vie parallèle."

Un jour, une cliente de 18 ans lui demande s'il peut faire les cocktails pour son anniversaire. Sur un bateau. "Bah, vas-y, OK, trop cool."

Charles n'a jamais fait d'événementiel. Jamais. Il imagine la soirée 15 fois dans sa tête, note tout ce dont il aura besoin. Quatre heures de service. Le père, boss de Napapijri, est ravi. Il lui file 500 balles en cash et une doudoune en cadeau.

"Je bosse quatre heures et je me retrouve avec autant de pognon dans les mains. Je me dis : mais en fait, il y a peut-être un business à faire."

Il en parle à sa femme : "Écoute, j'y avais pas pensé, mais l'événementiel, ça peut être cool. Je vais travailler trois soirs par semaine, le reste c'est du bureau, créer des recettes, tout préparer."

Elle dit oui. Les Cocktails de Charles sont nés ! 

Sauf qu'il découvre vite un truc : vendre de l'alcool transformé, c'est interdit en France. "Tu ne peux pas vendre de cocktail si tu n'es pas dans un bar avec une licence 4."

Charles creuse avec sa femme, juriste et trouvent la parade. Au début, c'est artisanal. Il note tout à la main dans un calepin. Les recettes, les fiches de route. "Sauf qu'un jour, j'ai commencé à avoir trois personnes avec moi et ils me disent : on arrive pas trop à lire."

Il apprend Excel. Il crée des plaquettes. Il monte un site. Tout ce qu'il pensait ne jamais avoir à faire.

La machine tourne

Neuf ans plus tard. Un entrepôt de 130 m², trois camions, sept bars, plus de 3 000 verres, six frigos. En pleine saison, Les Cocktails de Charles peuvent faire trois prestations par jour. Jusqu'à 1800 cocktails ! 

"Les gens me disent : mais en fait, tu as une grosse industrie. Moi, j'ai la tête dans le guidon, je me rends pas compte."

Le secret ? "Faut que je me fasse remarquer." Chemise vintage, pinces et bretelles. Toujours. "Si tu nous fais bosser, c'est que tu aimes ce qu'on est. Tu aimes que le barman porte des TN derrière le bar en plein mariage. Tu trouves ça fun."

Et le bouche-à-oreille. 90% du business. "Sur 20 personnes à une soirée, tu vas en avoir 20 qui vont parler de toi au prochain repas. Tu vas gagner une presta sur une presta. Puis deux, quatre, cinq. Ça fait une toile d'araignée."

Ses cocktails ? Il ne cherche pas à impressionner les experts. "Je fais goûter à ma femme, aux amis de ma femme, à des gens qui sont pas des aficionados du bar à cocktail. Quand j'ai cinq personnes qui me disent : ce cocktail il est trop bon, pour moi c'est gagné."

Charles Jonville - Les cocktails de Charles
Mariage Séverine & Grant. Photos réalisées par TOMA Studio, photographe professionnel en Vendée

Les joies des galères en événementiel

Marseille, festival, 23h. Charles sert des cocktails. Son téléphone vibre. Un numéro belge. Il ne répond pas. Deuxième numéro belge. Troisième. Quatre numéros en moins de deux minutes. "OK, Il y a un problème."

Il prend l'appel. C'est la mariée. "Mais vous êtes où ?"

"Bah, là, moi je suis à Marseille, sur un festival."

"Non, mais où sont vos barmen ?"

"Mais enfin, le mariage c'est demain."

"Non, non, c'est ce soir, le mariage."

Le choc. Charles relit tous ses mails en même temps qu'il parle. Le devis dit samedi. Ils ont parlé du samedi. "En fait, juste, elle n’a pas capté que moi j'ai dit samedi, car un mariage se deroule toujours le samedi, mais ce coup ci le mariage se déroulait le vendredi soir."

Il est 23h. Le gâteau arrive. 170 personnes. Pas de bar à cocktails.

Charles appelle son chef de bar : "Tu es où ?"

"Dans le canapé en train de regarder la télé."

"Tu mets une chemise, tu vas chercher le camion, la presta c'est ce soir. Je suis désolé, mec."

Le camion était chargé, prêt pour le lendemain. Un barman en plein apéro avec ses potes file au labo. Un autre qui finit une presta accepte de venir. "Je leur dis : OK, première chose, tu mets une table, des bouteilles de gin, des tonics, tu commences à distribuer pendant que les deux autres montent le bar."

45 minutes. Ils ont monté le bar en 45 minutes.

"En deux heures, on a déployé."

Le lendemain, la mariée l'appelle : "Je suis désolée." Charles : "Moi aussi. Je pense qu'on a pas fait gaffe tous les deux. Mais ça fait neuf ans que je fais du mariage, t'es le premier mariage que je fais un vendredi soir."

Le prix

La boîte a grossi fois cinq. Le chiffre d'affaires aussi. "En quatrième année, je dépasse les 100 000 €. J'étais trop content. Aujourd'hui, 100 000 €, on les fait en trois mois." Mais Charles précise qu'il n'a pas multiplié son salaire par cinq.

Le rythme, lui, n'a pas changé. "Une journée où je ne travaille pas, je travaille de 8h jusqu'à 21h." À la maison, ils mangent à 21h30, 22h. "Jusqu'à 18h, 19h, ben je suis sur l'ordinateur. Puis je me dis : OK, il faut que je fasse à manger."

Deux fois par an, il craque. "Je plaque tout. Je veux poser mon CV à Décathlon, je vais travailler au rayon randonnée, CDI 8h-17h." Puis ça passe. Un nouveau frigo à acheter, les plaquettes 2026 à faire. "Allez, c'est reparti."

Comment il tient ? "Je pense que ça vient de la façon dont j'ai grandi, un peu à la dure. J'ai grandi en me disant : je suis dans une jungle et je suis tout seul, faut que je survive."

Le samedi, même quand il ne travaille pas, il est scotché à son téléphone. À 11h45, il envoie un texto à ses équipes : "Ça va les gars ? Le camion a démarré ? Vous êtes sur la route ?"

Puis : "Tout est en place ? Il manque rien ?"

Après, il sait que ça va rouler.

Ses moments préférés derrière le bar ? Le rush. "Quand tu as trois lignes de personnes devant toi qui te tendent des billets. C'est gérer ce truc, cette pression. J'adore ça."

Requin Cocktail et après

Avec Max, rencontré aux États-Unis pour Jack Daniel's, ils ont lancé Requin Cocktail. Des tireuses à cocktail pour l'événementiel. "On en avait ras-le-cul de travailler 80 heures par semaine et de ne jamais voir nos femmes."

Le concept ? "Le mec qui pose des photobooths dans les mariages, il a tout compris. Il arrive le vendredi, pose son photobooth, revient le lundi, prend ses 600 € minimum. Il a profité de son weekend."

Aujourd'hui, Charles vit à Saint-Jean-de-Luz. Sa femme a trouvé un travail au Pays Basque. L'entrepôt des Cocktails de Charles reste à La Rochelle, mais lui veut automatiser. "Le but, c'est que la boîte tourne sans moi physiquement sur le terrain, tout en gardant l'identité que j'ai créée."

Pour Requin Cocktail, un projet de coopérative nationale. Accompagner des barmen partout en France qui veulent faire du cocktail à la pression. "Pour l'instant, on bricole à droite à gauche, on donne des pièces à des gens pour qu'ils gagnent le game de l'événementiel."

Il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions.

Dans cinq ans, Charles ne se projette pas vraiment. Une antenne sérieuse à Saint-Jean-de-Luz, peut-être. Se concentrer sur la formation, aider les bars qui ne savent pas vendre leurs cocktails. "Tu mets une photo, cinq cocktails dans un carnet. Quand le serveur arrive à la table, il dit : tenez, c'est la carte des cocktails."

Il s'est formé seul. Chaque marche de l'escalier avait un piège. "Aujourd'hui, quand des petits jeunes se lancent et me demandent des conseils, je leur donne tout le temps. Je leur donne des raccourcis, les erreurs à ne pas faire."

Sur sa jambe droite, il y a cette phrase : "Il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions."

"Si tu trouves pas de solution, c'est que c'est vraiment la merde. Mais genre, c'est vraiment vraiment la merde."

Il sourit. Depuis cette nuit à 16 ans où il est parti de chez lui sans rien, Charles Jonville n'a jamais eu le mode d'emploi. Il l'a écrit au fur et à mesure, à coups de pannes de camion, de mariages le mauvais jour, et de débrouille.

"Soit on fait les choses bien, soit on ne le fait pas."

Et quand on lui demande ce qu'il ferait s'il devait arrêter le bar, il répond : "Je serai toujours entrepreneur. J'ai toujours eu ce refus d'autorité. Quand je reçois des ordres cons, je fais : non, en fait, c'est complètement con, je vais pas obéir."

Le gamin du 92 qui ne savait pas qu'il fallait déclarer ses impôts a construit un empire de 1800 cocktails par jour. Sans mode d'emploi, si ce n’est celui qu’il a écrit lui-même ! 

Charles Jonville - Les cocktails de Charles
Author

Fondateur de ForGeorges - plus de 1 000 bars testés à travers le monde - prend autant de plaisir à tester un nouveau bar, que déguster un spiritueux ou un verre de vin en bonne compagnie ! Spécialiste de la loi Évin et dénicheur de bonnes idées et innovations pour les marques d'alcool ! Son cocktail préféré ? Tous à partir du moment où ils font passer un bon moment (mais ne crache jamais sur un old fashioned bien réalisé ! ). Auteur des livres : Le Whisky C'est pas Sorcier, Le Rhum c'est pas sorcier et Les Cocktails c'est pas Sorcier, aux éditions Marabout et traduits en plusieurs langues (Anglais, chinois, japonais, russe, italien, néerlandais...) Auteur des livres : Le Whisky C'est pas Sorcier, Le Rhum c'est pas sorcier et Les Cocktails c'est pas Sorcier, aux éditions Marabout et traduits en plusieurs langues (Anglais, chinois, japonais, russe, italien, néerlandais...)

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