Remporter la première place du World’s 50 Best Bars est souvent comparé à un Oscar dans l’industrie du bar. Une consécration ultime. Une reconnaissance mondiale. Une explosion médiatique.
Mais derrière les applaudissements et les photos de célébration, que se passe-t-il vraiment ?
Dans une publication Instagram signée Zest (Part 1: Managing the Madness), plusieurs lauréats récents livrent un témoignage rare sur les coulisses du succès :
• Simone Caporale (Sips, World’s Best Bar 2023)
• Giacomo Giannotti (Paradiso, World’s Best Bar 2022)
• Eric Van Beek (Handshake Speakeasy, World’s Best Bar 2024)
• Lorenzo Antinori (Bar Leone, World’s Best Bar 2025)
• Giorgio Bargiani & Agostino Perrone (The Connaught Bar, World’s Best Bar 2020, 2021)
Leur constat est clair : atteindre le sommet est une bénédiction… et un défi permanent.
L’explosion immédiate : visibilité et afflux massif
Tous s’accordent sur un point : le changement est brutal.
Simone Caporale explique que dès le lendemain de la victoire, la fréquentation a littéralement doublé. Le bar devient instantanément une destination mondiale. Ce ne sont plus seulement des amateurs éclairés qui franchissent la porte, mais des voyageurs venus spécifiquement pour vivre l’expérience du “meilleur bar du monde”.
Lorenzo Antinori confirme avoir constaté une hausse massive du tourisme. Beaucoup de clients voyagent désormais en se fiant au classement, avec une volonté claire : visiter le numéro un.
Pour Giacomo Giannotti, le public devient immédiatement plus international, les listes d’attente s’allongent, et la proportion de “destination guests” , des clients qui planifient leur voyage autour du bar, augmente fortement.
En quelques heures, un établissement local change de dimension.
L’impact économique : réel, mais nuancé
L’effet sur le chiffre d’affaires est tangible, mais variable selon les structures.
Chez Sips, Simone Caporale évoque une augmentation significative des revenus, autour de 35 %. À Paradiso, Giannotti estime une hausse de 20 à 25 % dans les mois suivant la victoire, portée par une augmentation du volume, une extension des horaires et une progression du panier moyen.
Mais Eric Van Beek apporte une nuance importante. Pour Handshake Speakeasy, l’entrée dans le classement a déjà généré une forte croissance. La première place a renforcé la visibilité mondiale, mais l’augmentation des ventes est restée limitée par une contrainte simple : la capacité. Le bar est petit et ne peut pas accueillir davantage de clients que ce qu’il fait déjà. Résultat : les files d’attente explosent, mais le chiffre d’affaires ne suit pas toujours proportionnellement.
La notoriété peut dépasser la capacité physique.
La pression permanente du “numéro un”
Le succès n’apporte pas seulement des clients. Il amène une exigence constante.
Giacomo Giannotti insiste sur un point crucial : gérer le succès demande la même attention que gérer un problème. Chaque détail est désormais scruté : service, timing, qualité des cocktails, hospitalité. L’erreur tolérée hier devient inacceptable aujourd’hui.
Simone Caporale compare l’effet à un feu d’artifice qui explose juste devant vous. Spectaculaire, éblouissant… mais potentiellement incontrôlable. Il a fallu adapter les espaces de préparation, augmenter les commandes de matières premières, structurer l’organisation pour absorber la demande sans sacrifier la qualité.
Le titre n’offre aucun répit. Il installe une obligation de performance quotidienne.
L’effet “zoo” et les attentes irréalistes
La visibilité mondiale attire aussi un nouveau type de public.
Eric Van Beek évoque des visiteurs qui considèrent parfois le bar comme une attraction touristique. Certains viennent essentiellement pour prendre des photos, sans réelle curiosité pour le travail derrière le comptoir. D’autres se montrent impatients dans les files d’attente, voire déplacés.
Il souligne également une autre difficulté : l’écart entre l’imaginaire collectif et la réalité. Certains clients s’attendent à vivre quelque chose d’extraordinaire, presque irréel. Or, rappelle-t-il avec pragmatisme, un bar reste un lieu d’hospitalité. On y sert des boissons, on accueille des gens. La magie réside dans l’exécution et l’attention, pas dans un spectacle spatial.
Cette tension entre mythe et réalité fait partie des revers du succès.
La responsabilité morale face à l’attente
Lorenzo Antinori met en lumière un aspect souvent négligé : la responsabilité qui naît de l’attente.
Quand des clients patientent trois ou quatre heures pour obtenir une table, la pression devient presque morale. Il ne s’agit plus seulement de servir un bon cocktail, mais d’être à la hauteur du temps investi par les visiteurs.
Pour préserver la qualité, Bar Leone a pris une décision forte : réduire le nombre de places par rapport à avant. Moins de volume, mais un contrôle accru de l’expérience. Une stratégie à contre-courant, qui privilégie la durabilité à la rentabilité immédiate.
Le cas particulier du Connaught : la maturité change la donne
Pour The Connaught Bar, déjà institution avant son premier titre en 2020, l’impact a été différent.
Agostino Perrone rappelle que l’établissement était déjà une destination primée avant d’être sacré numéro un — et que la première victoire est survenue en pleine période de fermeture liée au lockdown. La répétition du titre a consolidé la réputation internationale et attiré de nouveaux curieux, mais sans explosion soudaine comparable à celle de bars plus jeunes.
Giorgio Bargiani ajoute une réflexion intéressante : lorsque le Connaught n’était plus numéro un, de nombreux habitués continuaient à considérer qu’il l’était toujours. Pour eux, le classement importait moins que la constance de l’expérience.
Un rappel précieux : la fidélité se construit au-delà des trophées.
Un amplificateur, pas une transformation
Ce que montre clairement la publication de Zest, c’est que le World’s 50 Best Bars n’invente pas une nouvelle réalité. Il amplifie celle qui existe déjà.
Il amplifie :
- La visibilité
- L’attractivité touristique
- La pression opérationnelle
- Les attentes des clients
- Les contraintes structurelles
Pour certains, c’est un accélérateur économique.
Pour d’autres, c’est surtout une validation symbolique.
Pour tous, c’est un défi quotidien.
Conclusion : le sommet est un test
Devenir le meilleur bar du monde n’est pas une ligne d’arrivée. C’est un test de leadership, de gestion, de cohérence et d’identité.
La première place apporte lumière, opportunités et croissance. Mais elle exige aussi discipline, adaptation et humilité. Ceux qui transforment l’euphorie en structure durable sont ceux qui comprennent que le titre ne remplace jamais le travail.
Au fond, la vraie victoire n’est peut-être pas d’atteindre le sommet. C’est de savoir y rester, sans perdre ce qui vous y a conduit.
